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« On voulait passer le kärcher dans les cités? On s’aperçoit aujourd’hui que les voyous sont aussi au sommet de l’Etat! »

 

François Bayrou était l’invité d’Éric Naulleau et d’Éric Zemmour sur Paris Première, vendredi 24 septembre en deuxième partie de soirée.

Dans une ambiance tantôt décontractée, tantôt particulièrement sérieuse, il est revenu sur la nécessité d’un large rassemblement des centristes, sur la crise économique et sur l’affaire Karachi.

Eric Naulleau : Le bon déroulement des primaires socialistes ne vous donne-t-il pas envie d’organiser des primaires centristes sur le même modèle ?

François Bayrou : Les primaires, ça se fait quand on n’a pas de leader, c’est parce qu’on n’a pas de leader qu’on fait des primaires et donc comme ce n’est pas le cas de ce courant politique que je représente, la question est réglée.

E.N. Pas du MoDem, mais au centre on a l’impression que vous avez trop de leaders, non ?

F.B. Non. Il n’y a qu’un centre, autrement ce n’est pas un centre. Il n’y a qu’un centre, et c’est le centre qui est fondé sur son indépendance.

Eric Zemmour : Vous connaissez le mot célèbre de Mitterrand ? Ni de gauche, ni de gauche.

E.N. Mais alors M. Borloo, M. Morin, M. de Villepin, ce sont des imposteurs ?

F.B. L’autre jour, dimanche soir, pendant qu’il y avait sur la une, une émission suivie par beaucoup de téléspectateurs, il y avait sur l’autre chaîne Rama Yade, qui est une des porte-paroles de ce mouvement. Rama Yade a commencé son interview par une phrase que j’ai trouvée très éclairante, elle a dit : « La droite et le centre, c’est la même famille politique ». Hé bien, c’est fini. Voilà pourquoi, ne peut être centre qu’une famille politique qui affirme en effet qu’elle n’est pas soumise à l’intérieur d’une alliance obligatoire ou quelque chose de cet ordre et donc il n’y a de centre qu’indépendant, autrement c’est un sous-produit.

E.Z. J’ai bien compris, vous ne représentez pas un sous-produit, mais il n’empêche que ce week-end vous m’avez rajeuni, parce qu’à votre Universités de rentrée, j’ai cru revoir les journées d’été d’université du CDS. Plus personne ne pense à cela maintenant, le Centre des Démocrates Sociaux. C’était bien, c’était très chouette, on était jeune, il y avait Bernard Bosson, il y avait Pierre Méhaignerie, il y avait tous les gens du centre-droit, vous me l’accordez, et il n’y avait pas des gens du centre-gauche.

F.B. Vous vous trompez complètement. Je vais vous citer trois noms dont il ne vous aura pas échappé qu’ils ne viennent pas du centre-droit. Le premier c’est celui de Jean-Luc Bennahmias, dont on ne peut pas dire vraiment qu’il vienne du centre-droit…

E.N. Un point pour vous.

F.B. Le second c’est celui de Yann Wehrling, dont on ne peut pas dire qu’il vienne du centre-droit ; les deux noms que je viens de citer étaient les prédécesseurs de Cécile Duflot chez les Verts.

E.Z. Je suis d’accord.

F.B. Le troisième nom c’est Jean Peyrelevade, dont on ne peut pas dire non plus qu’il vienne du centre-droit et donc enregistrez ce que je dis et à partir de là, ce n’est pas la peine d’épiloguer.

E.Z. Vous étiez brouillé avec eux, ils sont revenus vers vous.

F.B. J’étais fâché avec ceux-là parce qu’ils étaient partis du côté du pouvoir contrairement aux avertissements ou à la ligne que je proposais de suivre, ils reviennent et c’est très bien.

E.Z. Donc vous niez qu’il y a un accord entre Sarkozy et vous pour démolir Borloo ?

F.B. Oui, c’est pire que cela. Je n’ai jamais eu d’accord et de deal, et dans l’avenir je n’aurai d’accord et de deal avec aucun de ceux que vous venez de citer. C’est clair ?

E.Z. C’est clair.

E.N. Moi, M. Bayrou, je vous propose de recruter un gros poisson à gauche. C’est l’objet de ma deuxième question : au cas où vous seriez élu en 2012, serait-il envisageable que vous nommiez Dominique Strauss-Kahn premier ministre ?

F.B. Franchement, je ne crois pas que ce soit d’actualité.

E.N. C’est une incompatibilité politique, morale ?

F.B. Vous voyez bien ce qui s’est passé, je n’ai pas envie d’épiloguer sur ce sujet, ce n’est pas un sujet très agréable. J’ai été très gêné par cette émission, parce que, ce que je crois absolument indispensable et particulièrement dans des moments difficiles comme ça, c’est l’authenticité…

E.N. Ce n’est pas le premier mot qui nous est venu à l’esprit dans cette émission en effet.

F.B. On avait l’impression que tout était répété pendant des heures et des heures au mot près.

E.N. Troisième question, enfin ce n’est pas vraiment une question : je vous donne le choix entre deux célèbres citations politiques, et vous me dites avec laquelle ou lesquelles vous êtes en accord ou en désaccord. La première est très célèbre, quoi qu’anonyme, c’est la célèbre « élections, piège à cons » qui date de 68, attribuée faussement à Jean-Paul Sartre.
La deuxième est beaucoup plus récente :
Jacques DELORS – France Info, 13 septembre 2011 – « La règle d’or c’est comme celui qui va à la confesse et qui dit : ‘Je ne recommencerai pas’. Alors on se fout du monde, et pour la France, je n’en dis pas plus, c’est un piège à cons. »
La règle d’or c’est un piège à cons, ou élections, piège à cons ?

F.B. C’est assez rare dans ma vie que je sois en désaccord avec Jacques Delors pour qui j’ai beaucoup de respect, d’affection ; il se trouve que sur ce point je pense qu’il se trompe et que d’ailleurs tous les gouvernements européens qui l’un après l’autre, font le choix de cette discipline-là, ne le font pas par hasard. En réalité c’est vos amis, les gens qui partagent vos opinions politiques, qui depuis des années prétendent que les déficits ça n’a aucune importance, qu’il faut dépenser…

E.Z. C’est les Keynésiens, M. Bayrou, ce n’est pas spécialement mes amis.

F.B. Si, c’est au fond ce que vous prétendez, en refusant la règle d’or comme vous le faites à intervalles réguliers.

E.Z. C’est une supercherie, vous savez très bien qu’ils ne la respecteront pas.

F.B. C’est quoi la règle d’or ? Et pourquoi Zapatero, qui n’est pas un imbécile comme on le laisse entendre, l’a fait ? Et pourquoi les Allemands l’ont fait ? Et pourquoi les autres vont être obligés de le faire ? C’est une règle qui dit : « pour l’avenir, nous choisissons une discipline qui est que nous n’allons pas continuer à mettre sur le dos de nos enfants le fonctionnement normal d’un pays au jour le jour ».

E.N. L’actualité est pour le moins chargée, il est donc temps de l’ouvrir et de l’ouvrir grand, c’est la rubrique « le troisième œil ». Le troisième œil, c’est très simple : c’est celui de l’invité qui s’ajoute à ceux des deux animateurs et c’est son regard sur l’actualité récente. A ma grande surprise je dois dire, vous avez choisi, pour votre troisième œil, un événement médical.

F.B. Oui. J’ai trouvé cette photo-là, qui est très émouvante, c’est deux petites siamoises, qui à l’âge de 8 mois ont été séparées. Elles étaient attachées par la tête, elles ont été séparées, et enfin pour la première fois, elles ont pu se regarder. Et j’ai trouvé que, après tout, dans un monde où il y a beaucoup d’informations peu agréables et même quelquefois noires, se dire aussi que dans les temps que nous vivons et par le progrès, ces deux petites filles pourront être sœurs au lieu d’être hélas victimes d’un accident de la nature, j’ai trouvé que c’était très joli et que ça méritait peut-être d’être montré sur votre émission.

E.N. Continuons le débat, c’est l’heure du grand débat, ou plutôt du grand débit puisque c’est Eric Zemmour qui lance le premier thème, qui selon toute apparence va porter sur la dette.

E.Z. J’ai lu très soigneusement votre livre qui apparemment marche très bien. Je l’ai lu très vite, ça se lit très bien, et comme d’habitude c’est bien écrit donc c’est agréable à lire. Effectivement, vous avez été l’un des premiers hommes politiques à parler de la dette lors de la campagne de 2007, alors que les deux autres candidats méprisaient ce sujet, ce qui vous donne une légitimité certaine à parler de ce sujet, et aujourd’hui vous revenez pour la campagne de 2012 et vous avez évidemment avancé, maintenant vous dites : « Pour régler la dette, il faut faire comme l’Allemagne, c’est-à-dire il faut réduire les déficits ».

F.B. Pas du tout. Ce que je dis dans ce livre, c’est ceci : nous sommes devant une forêt, un labyrinthe de problèmes, tous si difficiles, que l’on ne sait pas par quels bouts les prendre : la dette, le déficit, le chômage, le pouvoir d’achat, l’effondrement des services publics parce qu’on ne peut plus les payer… Toutes ces choses-là, et à ces questions-là, il y a une cause principale dans le secteur économique et social, c’est qu’on ne produit plus en France. Et les Zemmour & Co, ils passent leur temps à se projeter sur les écrans, en disant « on ne produit plus en France à cause de l’euro, on ne produit plus en France à cause de la concurrence des pays à bas salaire », et c’est là que l’Allemagne intervient parce que contrairement à ce que tout le monde, et vous, racontez : si on ne produit plus en France, ce n’est pas du tout à cause de l’euro, ce n’est pas du tout à cause des salaires, c’est parce que nous avons abandonné des secteurs entiers de la production nationale.
La preuve, l’Allemagne, qui a le même euro et les mêmes salaires que nous, rivalise avec la Chine. Et même nous sommes déficitaires en commerce extérieur avec l’Italie, qui a le même euro et les mêmes salaires que nous, et avec la Belgique, petit pays, avec qui nous sommes déficitaires de 7 ou 6 milliards par an et comme le calcul mental est remis à l’ordre du jour par ma propre décision, 6 ou 7 milliards, cela fait 6000 ou 7000 millions d’euros qui s’en vont du pays et qui vont vers ce petit pays, la Belgique ; voilà l’étape 1 du raisonnement, que Zemmour avait zappé. Etape 2 du raisonnement : on nous dit c’est fini, c’est impossible. Or, il y a un pays à côté de nous qui était il y a 7 ans, 7 ans en histoire c’est un souffle, il y a 7 ans ce pays était derrière nous, et ils ont pris une décision courageuse, c’est un chancelier socialiste, en France on dirait un chancelier social-démocrate qui l’a fait, Gerhard Schröder, en prenant les décisions qui s’imposaient, pour qu’en 2010, avec l’agenda 2012, son pays se retrouve au sommet. Cela a pris seulement 5 ans ! Alors évidemment il y a une conséquence que je décris et que j’appelle de mes vœux dans le livre, c’est que la gauche, sa majorité de gauche s’est coupée en deux, parce que cette politique, elle ne peut être portée que par une majorité nouvelle qui est une majorité centrale. Voilà la thèse du livre sur le plan économique et social.

E.Z. Donc c’est bien ce que j’ai dit, c’est faire comme l’Allemagne.

F.B. Oui, sur ce point c’est vrai, mais pas « faire comme », « faire aussi bien que ».

E.Z. Mais il faut bien regarder ce qu’a fait l’Allemagne. Moi je veux bien qu’on fasse comme l’Allemagne, ça veut dire effectivement une rigueur budgétaire, ça veut dire un plafonnement des salaires pendant des années, ça veut dire une réduction des charges sociales et de l’assistance sociale, ça veut dire aussi une hausse de la TVA de 3 points, qui est comme un impôt à la consommation et une espèce de dévaluation supplémentaire et surtout M. Bayrou, c’est là que votre raisonnement pêche pardonnez-moi, c’est que nous ne sommes pas l’Allemagne, ça ne vous a pas échappé. Nous ne sommes pas Allemands, nous n’avons pas une tradition industrielle comme l’Allemagne, nous sommes un peuple de paysans, nous n’avons pas sa spécialité de machines-outils depuis l’époque de Bismarck. Il y a une très jolie formule dans un rapport de l’I.F.R.I. que vous avez peut-être lu qui dit : « la Chine est l’établi du monde, l’Allemagne lui donne les outils ». Ce n’est pas nous, on ne peut pas faire ça. On ne fera jamais ça.

F.B. Maintenant que Zemmour a fini sa démonstration, je vais lui montrer pourquoi je crois qu’il se trompe sur des points absolument essentiels. Le raisonnement qui est soutenu par beaucoup, et par Zemmour ici, c’est un raisonnement extrêmement simple, c’est de dire « on n’y arrivera jamais ».
Mais moi je vous dis en tout cas que tout raisonnement, toute démonstration politique, qui vient dire aux Français que l’on ne peut pas y arriver, ce raisonnement là je le récuse. Ce sera peut-être difficile, ce sera peut-être compliqué, encore que ce ne soit pas la misère de l’autre côté du Rhin, il ne faut pas exagérer, le modèle social de l’autre côté du Rhin est le même.

E.N. Si en France vous prononcez le mot de flexibilité qui était au centre du projet allemand, vous mettez 3 millions de personnes dans la rue.

E.Z. Et il n’y a pas de SMIC en Allemagne M. Bayrou, vous le savez bien.

F.B. Oui mais ce n’est pas ça la question, il va bien falloir le faire. Si vous n’acceptez pas de regarder en face les problèmes du pays, mais nous allons dévaler la pente jusque nous effondrer complètement. Le déficit du commerce extérieur, il est pour l’année qui vient, d’au moins 75 milliards d’euros, 75 milliards ça veut dire 75 000 millions d’euros qui s’en vont des ressources de la France pour soutenir des économies étrangères qui ne reviendront jamais. Si on ne se remet pas à produire, on ne s’en remettra pas. Deuxièmement : le raisonnement de tous les Zemmour de la création, c’est que les problèmes viennent d’ailleurs. C’est les méchants Allemands, c’est le méchant euro, c’est la méchante Europe… Or moi je vous dis que tous ces pays là prouvent que les problèmes sont chez nous. Parce que ce n’est pas la faute des Allemands si nous ne produisons plus ou presque plus d’électroménager en France.

E.Z. M. Bayrou, je suis européen, l’Allemagne n’a réussi que parce que les autres n’ont pas fait comme elle, c’est-à-dire que l’Allemagne a trouvé des clients, des bonnes poires qui ont acheté, avec des augmentations de salaires, avec des consommateurs, c’est-à-dire les Français, les Italiens.

F.B. Alors pourquoi ne l’avons-nous pas fait ?

E.Z. Si tout le monde fait comme eux, l’Europe devient une zone de dépression énorme.

F.B. N’importe quoi. L’Europe, le territoire européen, les pays européens, ont besoin de devenir un des hauts lieux de la production dans le monde. Si vous pariez que la Chine va se contenter d’être l’atelier de la planète, vous n’avez rien compris au jeu. La Chine gagne des marchés parce qu’elle a une monnaie politiquement et artificiellement sous-évaluée et seuls pourront parler avec la Chine de manière à faire un rapport de force avec ce pays, une Europe le jour où elle voudra exister, ce qui n’est pas le cas jusqu’à maintenant, grâce à tous les Zemmour de la création.

E.Z. C’est déjà l’Europe qui négocie les négociations commerciales avec la Chine, c’est déjà l’Europe qui a accepté qu’elle rentre à l’OMC sans aucune condition…

E.N. DSK soulève un point important dans un déluge de propos assez convenus sur la crise, il faut bien le dire ; est-ce que la solution de la crise de l’Europe, c’est l’Europe ? Est-ce qu’il faut aller vers plus d’intégration, mutualiser les pertes, harmoniser les budgets ? François Fillon vient de proposer d’aligner l’âge des retraites français et allemand ; plus d’Europe, moins d’Europe ?

F.B. Si on aligne, non pas l’âge, mais les conditions de retraite française et allemande, on va découvrir avec surprise que les Allemands ont des avantages que nous n’avons pas. Par exemple, nous, nous avons besoin de 41 ans et demi de cotisation, en Allemagne une période bien moindre suffit. Ils ont un âge de la retraite progressivement plus élevé que le nôtre mais des conditions pour aller à la retraite moins exigeantes que les nôtres. Et donc, cette proposition n’est peut-être pas aussi sévère que certains la découvriront. Et deuxièmement je crois, je ne participe pas aux leçons données comme ça, je crois, et j’ai presque la certitude, que, à partir de l’instant où une dette en euros ne sera plus protégée en euros, le jour où les investisseurs auront compris ça, alors il va se passer quelque chose d’extrêmement simple : ils vont considérer que le risque quand on prête à un pays européen s’accroît, sauf l’Allemagne, donc les taux d’intérêts vont monter. Et comme nous sommes un pays écrasé par la dette, on va être encore plus écrasé, voilà pourquoi je dis que réfléchir à quelque chose qui doive sauver la Grève, échelonnement dans le temps ou quelque chose de cet ordre, c’est réfléchir à nous sauver nous-mêmes.

E.Z. Je me souviens du référendum de Maastricht en 92, les partisans du « oui » nous promettaient le bonheur demain, ils nous promettaient la croissance, la réduction du chômage.

F.B. Il n’existe pas de solution pour un pays pour s’en sortir sans bosser, sans prendre à bras le corps les problèmes qui sont les siens, sans y apporter les réponses adaptées et courageuses et parfois difficiles.

E.Z. Je suis d’accord, mais l’euro nous a endormi justement en nous permettant d’avoir les taux d’intérêts de l’Allemagne alors qu’on ne les méritait pas et on s’est entêté à cause de ça.

E.N. Chaque semaine, nous demanderons à notre invité de se pencher sur un événement politique plus ou moins lointain et d’en quelque sorte, refaire le match, d’apporter ses corrections à des faits déjà gravés dans le marbre de l’Histoire. Petit rappel des faits, c’est l’affaire d’une trentaine de seconde, et ensuite vous aurez tout le loisir de présenter votre propre version.

« Tout commence en février 2007. L’élection présidentielle approche. Il règne un temps froid et sec sur la France. Un homme propose à une femme de prendre un verre. Le coup classique. Risqué, mais ça marche. Je cite Ségolène Royal : « Recevant cette offre, je suis d’abord surprise et méfiante mais très vite, je comprends que sa proposition est sincère, authentique. Un geste de respect humain, mais oui, cela arrive, j’en accepte le principe ». Bingo ! La dame veut même aller plus loin. Nous sommes à présent le 23 avril. Je la cite à nouveau : « Je demande à voir François Bayrou, seule, lui expliquant que cette démarche est de ma propre initiative et non pas téléguidée par le PS ». Et soudain, c’est le drame. Il est 23h alors que Ségolène se retrouve au pied d’un immeuble bourgeois du 7ème arrondissement de Paris, l’homme se dérobe. A froid, une analyse, je la cite une dernière fois : « Il ne veut pas que son comportement envers moi soit pris pour un calcul cynique. C’est respectable. Tel est ce soir-là, tandis qu’il me demande de rebrousser chemin et de ne pas monter dans cet appartement dans la rue Cler, où nous avons pourtant rendez-vous sous le même état d’esprit, il aura, ce faisant, manqué une occasion historique de recomposer le paysage politique » et de conclure, certainement des larmes dans la voix, « j’ai pris tous les risques et lui, aucun ».

Alors François Bayrou, si c’était à refaire, est-ce que vous laisseriez Ségolène Royal monter l’escalier ? Est-ce que vous saisiriez l’occasion de recomposer le paysage politique français ?

F.B. Franchement, si c’était à refaire, et si j’avais su que ça se retrouverait dans un livre, exposé à tous les français, au fond, j’aurais jugé plus prudent de ne pas la voir monter.

E.N. Et sur cette histoire de recomposition du paysage politique ?

F.B. Mais Ségolène Royal disant : « Je suis prête à vous voir mais ça ne se saura absolument pas », le fait qu’on en fasse un livre…

E.N. Ca vous a surpris ?

F.B. Oui, un peu.

E.Z. Mais vous n’avez pas répondu, plaisanterie mise à part 30 secondes, recomposition du paysage politique, on a déjà eu cette discussion à la télévision…

F.B. La recomposition du paysage politique français, elle est fatale, elle interviendra, mais je crois que Ségolène Royal ne pouvait pas être celle qui assumait cette fonction.

E.Z. Mais vous avez quand même manqué l’occasion de « casser le PS ».

F.B. Mais mon but n’est pas de casser le PS, mon but principal, c’est que mon pays soit bien gouverné. Et le programme de Ségolène Royal était absolument inadapté pour mon pays et j’ai donc préféré, et au fond je n’ai pas eu tort, choisir un autre chemin, même s’il était plus difficile, que celui qui m’était si ouvertement offert.

E.N. Dernier thème de cette première émission : Les affaires, toujours les affaires, des valises pleines de billets qui financeraient, au conditionnel, la vie politique française, des intermédiaires pas toujours très présentables, les dessous de la République seraient-ils à ce point douteux ? Alors depuis quelques semaines, on ne parle plus que de ces hommes de l’ombre, Robert Bourgi, Alexandre Djouhri, Ziad Takieddine, Fabrice Arfi décidément, c’est la malédiction du « i », on parle surtout de l’affaire Karachi, depuis 2 jours c’est revenu en force dans l’actualité, et c’est une affaire qui vous passionne, sur laquelle vous enquêtez depuis des années, est ce qu’on pourrait avoir tout d’abord un petit rappel des faits et ensuite on passera aux menaces de mort que vous avez reçues, parce que l’on enquête pas sur ces dessous douteux de la République en toute impunité. Mais d’abord « l’affaire Karachi pour les Nuls », disons.

(…)

E.Z. Moi j’écoute notre confrère, et j’écoutais monsieur Bayrou ce week-end, qui comptait « passer tous ces gens au Kärcher » si j’ai bien compris et je suis toujours, vous savez, moi je dois toujours avoir mauvaise conscience, je dois toujours avoir peur, je dois avoir le souvenir, je pense que mes ancêtres étaient peut-être victimes de la Terreur, parce que j’ai toujours peur de la Terreur de la Vertu, de ces professeurs de vertu qui nous disent : « mais c’est catastrophique, c’est scandaleux, etc, mais regardez ce qu’il se passe, des rétro commissions, etc. ». On sait, on sait depuis toujours, sous la Vème République, en tout cas, mais c’était aussi sous la IVème, sous la IIIème et toujours, il a toujours eu de la corruption, il a toujours eu du financement de partis politiques et de campagnes électorales qui étaient de l’argent illégal ou sale, simplement je note maintenant, sous la Vème République, c’est devenu une habitude, à chaque fois qu’il y a une Présidentielle qui arrive : on sort les dossiers, c’est à chaque fois la même chose, d’ailleurs ça monte en niveau, puisqu’on avait les diamants de Giscard en 1981, on avait les terrains de Bernadette Chirac en 1995 et là, maintenant, on a Bourgi, Djouri, Takieddine,…

F.B. Je voudrais dire quelque chose sur ce que Zemmour vient de dire. Parce que je suis habituellement en désaccord avec lui mais là je suis scandalisé par ce qu’il a dit. Je pense que ce qu’il a dit est une faute. Moi je puis affirmer, pour avoir mené l’affaire Tapie d’un bout à l’autre, et seul contre tous, très souvent, qui sera, je le crois, un scandale et peut-être le plus grand scandale de la Vème République parce que c’est l’argent du contribuable qu’on a pris pour une spoliation que je trouve, moi, extrêmement grave. Si Médiapart n’avait pas été là. Cette affaire ne serait jamais sortie. C’est eux qui ont fait le travail. Et comme toujours, quand des journalistes osent affronter le pouvoir, c’est eux qu’on cible. Mais en général, ça n’est pas les journalistes qui le font.

E.Z. Non mais je ne dis pas que les journalistes travaillent mal, je dis simplement qu’il y a un objectif qui est de se faire Sarkozy, voilà, c’est tout.

F.B. Je ne le crois pas. Moi je crois simplement qu’en France, il y a un énorme courant de médias proches du pouvoir et qu’il y en a au moins qui a su montrer, face à ce pouvoir… Je puis affirmer, comme citoyen, ayant mené un combat, tout seul, bon, on était très peu à mener le combat sur l’affaire Tapie. Deuxièmement, tout le couplet historico-indulgent sur le fait : « mais mon cher ami, mais il en a toujours eu »…

E.Z. Ce n’est pas faux.

F.B. Tout le combat qu’on doit à ce qu’on est, si on est civique et citoyen, si on a des enfants, tout le combat, c’est précisément que ça change. Et il y a une grande différence entre aujourd’hui et autrefois, c’est que, autrefois, c’était caché, dissimulé, dans l’ombre, y’avait peut-être des officines, des transporteurs de mallettes, mais aujourd’hui, ce qui est profondément troublant et déstabilisant et insupportable, c’est que c’est installé au cœur de l’Etat. Ces réseaux-là, dont on vient de citer le nom, ils ont table ouverte, c’est chez eux, l’Etat, c’est pas l’Etat des citoyens, c’est pas l’Etat des pauvres, c’est chez eux qu’ils sont installés. Et donc, cette affaire-là, on le fait pas pour ou contre Sarkozy, pour ou contre la gauche ou la droite ou le centre, on le fait parce que l’on veut une vie politique respectable. Par exemple, les trois visages qu’on montrait tout à l’heure sur l’écran, en réalité il y avait, à l’intérieur du même parti un « réseau Chirac » et un « réseau Sarkozy »…

E.Z. Balladur…

F.B. Balladur. Qui se faisaient la guerre sur fond de trafics d’armes, d’argent versé en grande partie par la France ou en tout cas, assumé par la France pour acheter des gens qui reversaient aux hommes politiques de décision. Si c’est vrai, hé bien, écoutez, c’est purement et simplement inacceptable et c’est pas parce qu’il y a eu des saloperies dans l’Histoire qu’on doit accepter qu’elles se perpétuent pour l’avenir.

E.N. Vous-même, vous avez dit récemment que vous avez « été approché » par des porteurs de mallettes et que vous avez refusé leurs avances.

F.B. Ah oui et puis et je recommencerais. Je vais vous dire une phrase, qu’il sera aisé de vérifier. J’ai été élu à la tête de cette famille politique en décembre 1994, il y a presque 17 ans. En 17 ans, jamais un euro douteux n’a franchi la porte de la maison. Je ne dis pas « un million », ni « mille », jamais un euro douteux n’a franchi la porte de la maison.

E.N. Mais comment ça se passe, on frappe à votre porte un matin avec une mallette ?

F.B. Il y a des gens qui sonnent ou qui vous invitent et qui vous disent : « Cher ami est-ce qu’on peut vous aider, vous savez, nous avons les moyens de vous aider ». Et je dis : « Non, on ne m’aide pas de cette manière ».

E.Z. Mais monsieur Bayrou, c’est un peu du « Luc Ferry » ce que vous faites parce que vous n’énoncez pas et vous ne donnez pas leurs noms. Vous devriez les dénoncer, normalement, puisque c’est une tentative de corruption…

F.B. Non, ça n’est pas une tentative de corruption, on ne m’a jamais demandé de faire quelque chose en échange…

E.Z. Ah oui, on vous a proposé quelque chose d’illégal…

F.B. Ce sont des gens qui, je crois, aiment nouer des liens d’amitié avec des responsables politiques avant qu’ils ne soient élus pour pouvoir s’en servir après. Mais je veux quand même dire une chose : Quand cela m’a paru menacer la sécurité nationale, j’ai fait ce qu’il fallait, pour que les services de l’Etat en soient informés précisément.

(…)

E.Z. Il y avait sous le Général de Gaulle, qui était on ne peut plus scrupuleux, il y avait ce qu’on appelait les réseaux « Focard » qui faisaient exactement la même chose, et quand François Mitterrand est arrivé, Loïc le Floch Prigent était président d’Elf il a raconté comment Mitterrand qu’il fallait partager les retro commissions entre le PS et le RPR, donc je maintiens que ça s’est toujours fait.

E.Z. C’est une grande naïveté que de penser que, « en démocratie, on peut avoir la faiblesse de penser que plus on avance, plus ça s’améliore ». La démocratie est beaucoup plus corrompue que les monarchies absolues. Parce que tout simplement, y’a beaucoup plus de gens à corrompre.

F.B. Je récuse, pour aujourd’hui, pour demain et pour après-demain, tous ces types qui viennent nous dire que la « saloperie » est dans la nature de la démocratie et qu’il faut l’accepter une fois pour toutes. Si c’est ça, nous manquons au plus élémentaire de notre responsabilité.

E.N. Est-ce que la République est réformable, M. Bayrou ?

F.B. Oui, bien sûr, la République est réformable.

E.N. Comment ?

F.B. Il y a beaucoup de pays dans lesquels la démocratie est respectable ou respectée et en tout cas je voudrais que la France en fût. (…) Ce que j’ai dit dans le discours de dimanche, c’est : « on est venu nous dire qu’il y avait des voyous dans les banlieues, et qu’il fallait les passer au Kärcher ». Hé bien maintenant, ce qu’on découvre, c’est que les voyous et les bandes et les gangs sont au cœur de l’Etat et on doit commencer par passer le Kärcher là. C’est là que ça se passe. Je refuse absolument de considérer qu’il y ait là une espèce de fatalité parce que Montesquieu qu’il y a en effet dans la nature humaine des pentes et des vices mais que les institutions et notamment la séparation des pouvoirs, c’est fait pour y mettre une barrière infranchissable. Moi, ce que je récuse, ça n’est pas qu’il y ait des gens qui dérapent et qui aient envie de déraper, c’est que d’habitude, l’Etat est là pour combattre ces gens et que maintenant, dans le système que Zemmour défend, l’Etat est leur principal défenseur. Et bien je n’accepte pas que l’Etat, au lieu de combattre ces bandes et ces voyous, les aident et les installent au cœur du pays.

E.N. Merci beaucoup à François Bayrou d’avoir été notre premier invité, on aura bien compris que vous préférez voyager sans valises.

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