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« Face aux dérives du pouvoir, il faut des dirigeants inaccessibles à la corruption ! »

François Bayrou était l’invité de l’émission Radio France Politique, dimanche 11 septembre. Cette émission diffusée en direct sur France Inter, France Info, France Bleu, France Culture et le Mouv’ fut l’occasion de faire le tour des sujets d’actualité et de société de cette rentrée.
Hubert Huertas : Au début de votre livre « 2012 Etat d’urgence », vous écrivez la phrase suivante : « L’histoire, ce n’est pas du passé, l’histoire est vivante, le passé c’est ce qui est fini. » Le 11 septembre, est-ce du passé ou de l’histoire ?

François Bayrou : C’est de l’histoire, c’est-à-dire du présent. Chaque minute, chacune des grandes décisions qui concernent le monde et son organisation sont tout entière déterminées par plusieurs séquences, mais une de ces séquences, c’est celle qui s’est ouverte le 11 septembre.

Hubert Huertas : Le monde ne serait pas le même sans le 11 septembre ? Le monde d’aujourd’hui est déterminé par ce qui s’est passé il y a 10 ans ?

Oui, parce que tout d’un coup, la plus grande puissance de l’Occident, c’est-à-dire les plus puissants parmi les puissants (ou ceux qui se croyaient puissants), a découvert son extrême fragilité et sa paralysie absolue en face d’actes ou de gestes suicidaires, qui faisaient que jusqu’au bout on pouvait aller frapper le cœur même de ce qui apparaissait comme un empire.

Hubert Huertas : Mais ensuite, est-ce que l’on ne s’est pas complètement trompé sur le sens que l’on a donné, à savoir que l’on a décrété qu’il y avait un axe du bien et un axe du mal, on a éventuellement pensé qu’il fallait soutenir des dictateurs parce que l’islamisme était l’axe du mal… Est-ce que le printemps arabe ne vient pas contredire l’analyse qui a suivi ces attentats du 11 septembre ?

Heureusement, le printemps arabe nous donne des horizons différents. Mais je voudrais vous raconter ce que j’ai vécu le 11 septembre parce que cela éclaire la réponse à la question.
J’ai vécu le 11 septembre non seulement dans une très grande émotion, parce que ce que l’on voyait était écrasant de terreur et d’angoisse, mais aussi parce qu’il y avait deux jours pleins que je vivais déjà avec la mort de Massoud, que nous avions fait venir au Parlement européen avec le Général Philippe Morillon. Nous avions reçu longuement Massoud, et la première personne au monde qui a parlé devant moi d’Al Qaeda et de Ben Laden, c’était Massoud. Il m’a dit « tu sais, il y a une organisation internationale, un réseau international, dirigé par un milliardaire financé par l’argent de la drogue qui veut la déstabilisation complète du monde ». C’était si fort que j’ai même cru qu’il y avait chez Massoud un peu d’exagération et de théâtralisation, de quelque chose qu’il vivait intimement puisque c’était le conflit interne de son pays, l’Afghanistan.
Donc la mort de Massoud, quand on me l’a annoncée, j’étais dans un train, et j’ai envoyé un petit message à mes amis disant : « c’est le commencement d’une nouvelle guerre mondiale ».

Benoit Bouscarel : Vous avez le sentiment que le monde va manquer d’une figure comme celle du Commandant Massoud ?

Sans aucun doute. C’était un libérateur, un homme charismatique très important, entouré de la confiance et du respect de la plupart des protagonistes de qui se passait à l’époque.
Mais pour revenir à la question de Monsieur Huertas, le sentiment qui était le mien était qu’une grande force s’était mise en mouvement et c’était une force de contestation absolue de nos règles de vie. On peut avoir des préférences politiques ou religieuses, mais la vie et la mort constituent normalement une barrière infranchissable et intangible. Ici, dans cette succession d’évènements, j’ai toujours pensé que la mort de Massoud et le 11 septembre n’étaient pas étrangers l’un de l’autre. J’ai pensé qu’il y avait un lien entre les deux et c’est ce caractère de contestation radicale « tu m’humilies donc je vais te tuer, au risque de ma propre mort, il m’importe peu de mourir » qui me paraissait en effet le début d’une ère nouvelle.

Benoit Bouscarel : Vous pensez aujourd’hui qu’il faut se retirer d’Afghanistan et au plus vite ?

Je pense, comme la plupart des responsables politiques occidentaux et un grand nombre de responsables politiques de la région, qu’il faut le faire de manière ordonnée. J’ai, comme beaucoup, suffisamment lu sur l’Afghanistan pour savoir qu’il n’est pas aisé d’y envisager de gagner une guerre ; l’Union Soviétique s’y est cassé les dents malgré plusieurs tentatives. Mais au moins, la ligne que nous devons suivre et présentes sur le terrain devraient suivre, c’est la transition ordonnée.

Hubert Huertas : Mais annoncer que l’on va partir, ça n’est pas annoncer que l’on a perdu ou que l’on va perdre ?

Vous ne pouvez pas avoir le beurre et l’argent du beurre, parce que vous plaidez assez souvent qu’il faut s’en aller, alors au moins si cela doit être fait, et cela devra être fait dans les années qui viennent, cela doit se faire en mettant en place les instruments d’un ordre en Afghanistan, pour que le chaos ne revienne pas et la corruption présente disparaisse. Nous avons la responsabilité de favoriser l’ordre, et c’est un prix très cher que nous payons. Ca a été décidé, je vous le rappelle, à l’unJean-François Achilliité, par les forces politiques françaises, lorsque Jacques Chirac était président de la République et Lionel Jospin Premier ministre.

Jean-François Achilli : L’avocat Robert Bourgi dit avoir remis en main propre au président Chirac des valises de billets, des millions d’euros en provenance de plusieurs chefs d’Etats africains. Vous y croyez ?

Ce n’est pas rien ce qui se passe. Un des collaborateurs présenté comme principaux de l’actuel président de la République Nicolas Sarkozy accuse avec profusion de détails le précédent président de la République, de la même famille politique, et le secrétaire général de l’UMP de l’époque, d’avoir reçu de ses mains des millions et millions en argent liquide, à l’époque où ils étaient au pouvoir, et dans la perspective de financement de campagnes électorales. Si ces faits sont allégués, il y a une conséquence directe : il faut que le procureur de la République dont c’est la responsabilité ouvre une enquête préliminaire sur ces déclarations.
Je ne sais pas qui est ce Monsieur Bourgi, je ne l’ai jamais rencontré. J’ai lu dix papiers comme vous sur le rôle mystérieux qui était le sien auprès des dirigeants africains. En tout état de cause, cela nous ramène à une ambiance, qui est une ambiance purement et simplement insupportable pour des citoyens d’une démocratie normale.
Cette succession d’affaires qui tombent à peu près tous les mois – les frégates de Taiwan, les rétrocommissions, l’affaire Tapie – démontre qu’à l’intérieur même de la République, il y a des pratiques, ou des soupçons de pratique, qui sont insupportables. Nous ne pouvons pas vivre dans un pays où nous soupçonnons les principaux piliers d’être vermoulus et ainsi pénétrés de l’intérieur par la corruption ou des pratiques contraires à la loi.

Hubert Huertas : Cela renvoie à une époque où vous étiez au cœur de l’Etat vous-même, non ?

Pas du tout. Justement, une des raisons pour lesquelles je m’en suis éloigné, c’est celle-là. Si vous relisez le discours que j’ai fait à la tribune de l’Assemblée Nationale sur l’affaire Clearstream, au nom de toutes ces affaires là, je me suis éloigné précisément parce que je ne pouvais pas accepter tout ce qui était en train de se passer. Je me suis expliqué à différentes reprises, notamment dans un livre qui s’appelle « Abus de pouvoir » qui est sorti il y a trois ans, en disant : « pour moi c’est très clair, démocratie cela signifie que les cartes sont sur la table ; or, ce que je découvre (multiplication de réseaux qui mêlent le monde des affaires et le monde politique, influences mystérieuses) m’amènent à dire : en France, depuis des années et des années, les cartes se jouent sous la table ».

Hubert Huertas : Selon vous, le pouvoir actuel poursuit ces pratiques ?

Il y a suspicion ou présomption de présence au cœur de l’Etat depuis des années et des années, sous la gauche aussi, de réseaux qui sont des réseaux qui remettent en question le lien de confiance qui doit exister entre le pouvoir démocratique et les citoyens.

Marie-Eve Malouines : Est-ce que justement le problème n’est pas que ce soit la politique en général qui en pâtisse ?

La politique en général en pâtira si les politiques sont complices, coresponsables et silencieux en face de tout cela. Or, il existe un mouvement politique, et en tout cas une dynamique politique, que depuis des années je porte, et qui a refusé de se taire en face de tout cela.
L’un des enjeux principaux des élections présidentielles qui viennent, c’est que tout cela, les Français soient assurés que cela va devenir transparent et que désormais les protections occultes ne pourront plus jouer.

Benoit Bouscarel : On a failli voir se dessiner ces derniers jours un axe possible Bayrou-Villepin. Est-ce que cette possibilité-là s’éloigne aujourd’hui ?

Dominique de Villepin a fait des déclarations en disant que mon livre était bien et que je disais des choses très importantes ; je crois que tout cela reste, j’en ai pris acte. Mais vous voyez, je ne me suis jamais engagé en politique avec l’idée que je pourrais, en soutenant telle thèse ou telle autre, recevoir un avantage. L’engagement que j’ai choisi depuis très longtemps est un engagement qui dit : il faut repartir des principes. Vous savez ce que veut dire principe ? C’est le premier pas, le premier acte nécessaire. Principe, c’est relié à princeps, le premier. Le premier pas pour reconstruire. Il s’agit là de fondation. Or, la certitude qu’il y a au sommet de la responsabilité de l’Etat des femmes et des hommes qui sont inaccessibles à la corruption à l’influence, à la pression, c’est le premier pas à franchir pour que cela se reconstruise. Une des garanties que les Français auront dans le projet que je leur présenterai, c’est que précisément ils auront un candidat à la présidence de la République qui n’est prisonnier d’aucune de ces formations ; ni du PS, ni de l’UMP, ni des histoiers compliquées du PS et Dieu sait qu’il y en a ces temps-ci, ni des histoires compliquées encore plus de l’UMP qui est au pouvoir depuis des années, et qu’il y aura un garant au sommet de l’Etat pour qu’on sache que la justice doit aller jusqu’au bout.

Jean-François Achilli : Ce week-end se tenait l’université d’été de rentrée de l’Alliance de Jean-Louis Borloo. Dominique Paillé a eu des déclarations sur vous étant l’ami de Sarkozy, Dominique Paillé qui était aussi votre ami à vous…

Non Monsieur. Ne sont pas mes amis les gens qui passent leur vie à mentir et trahir. Ceux-là croient que les autres sont comme eux. Et il se trouve que je n’appartiens pas à cette manière d’être. Il se trouve que ma parole est une parole. Ma démarche est une démarche claire et transparente, et que donc je n’ai rien à faire avec ce type de « personnalité ».

Hubert Huertas : Dominique Paillé dit que vous ne serez pas candidat aux présidentielles et que vous irez vers un accord avec Nicolas Sarkozy. Est-ce que vous pouvez nous confirmer le contraire ?

C’est dire l’extrême perspicacité, la sensibilité aiguisée de ces gens qui prétendent s’adresser aux Français. Ils se trompent comme toujours sur toute la ligne. Mais je veux dire une chose s’agissant de cet ensemble. Ils étaient au gouvernement quand les décisions les plus dévastatrices ont été prises, contre les principes qui sont les nôtres, contre les idées élémentaires de justice, de droit et de loi, le refus du népotisme. Ils étaient même dans les fonctions de dignitaire les plus importantes. Qu’ont-ils dit ? Rien, ils ont applaudi. Et Monsieur Paillé était lui-même largement récompensé de ses services de sniper, c’est-à-dire de flingueur qu’il avait choisi, parce que c’est une vocation que de se comporter ainsi. Ceci disqualifie les gens qui n’ont rien dit quand les choses les plus mauvaises étaient en train de se faire et qui aujourd’hui se présentent comme les ennemis du pouvoir simplement parce qu’ils n’ont pas eu les promotions qu’ils souhaitaient.

Hubert Huertas: Vous critiquez fortement la gauche, vous critiquez fortement la droite et, on vient de l’entendre, vous critiquez fortement les centristes…

Non Monsieur, ça n’est pas ça « centre ». Il y a des centaines et des centaines d’élus parlementaires qui ont cru quelque chose que je n’ai jamais cru et que moi je n’ai jamais cru. Ils ont cru, de bonne foi sans doute, que le centre était à droite. Moi je n’ai jamais cru cela. J’ai cru une chose simple : que le centre est au centre. Si le mot de centre avait un sens, et pour moi il a un sens très profond, cela voulait dire qu’il n’était précisément pas dépendant d’un camp. Mais aujourd’hui, c’est tranché.
Ces débats-là ont eu du sens, tant qu’on pouvait hésité. C’est tranché aujourd’hui ; eux-mêmes disent que cette expérience-là est un échec et ils prétendent qu’ils se dressent contre.
Pour moi, c’est une nouvelle étape qui s’ouvre : tous ceux qui de bonne foi se sont engagés dans cette voie, qui se sont trompés de bonne foi, tous ceux-là ont naturellement leur place dans le devoir qu’est le nôtre aujourd’hui, de permettre à la France de répondre aux questions qui sont les siennes. Je fais donc la différence entre ceux qui sont de bonne foi et ceux qui sont simplement là parce qu’ils n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient. Les uns voulaient des investitures à des élections, les autres voulaient des postes ministériels et primo-ministériels.

Marie-Eve Malouines : Vous avez rencontré Nicolas Sarkozy. On dit qu’il aimerait mieux que ce soit vous qui soyez candidat…

C’est ce qu’on raconte dans le monde des manœuvriers, ceux qui croient que l’on ne peut faire de la politique que pour truquer quelque chose. Il se trouve que j’appartiens, par provincialisme, ou par idéal, à ceux qui ont refusé d’être manœuvrier. Si je l’avais voulu, je serais aujourd’hui chamarré de dorures, de gallons et de chapeaux à plumes.
Quand vous faites de la politique en vous préoccupant des coups tordus, des boules de billard à trois bandes, alors vous vous intéressez à ce genre de question. Je ne suis pas dans cette démarche. Depuis le premier jour du mandat que Nicolas Sarkozy a reçu, que j’ai essayé d’empêcher en étant candidat à l’élection présidentielle et presque présent au deuxième tour, depuis ce premier jour, j’ai pensé que les options qui étaient celles des trois premières années du quinquennat de Nicolas Sarkozy étaient contradictoires avec ce que je croyais de la France. Et les résultats sont là ! Simplement, ce que je dis aujourd’hui, et que je dis dans ce livre, c’est : Sarkozy, ça n’est même plus la question. Je sais bien que pour vous, journalistes, c’est incroyable de dire des choses comme cela.

Marie-Eve Malouines : Mais s’il est candidat, ça sera une question quand même.

Non. La question, ça n’est plus les rivalités pour devenir capitaine, la question c’est l’état du bateau. La France est aujourd’hui entrée dans une situation, et on va le voir dès cette semaine, dans laquelle la question principale n’est plus les rivalités de partis ou de pouvoirs. La question principale pour s’en sortir, la réalité de la situation du pays, des chiffres qui la décrivent, cette réalité-là est telle, et les options prises par les deux camps sont telles, qu’il est impossible de s’en sortir par cette voie et que donc il s’agit réellement de salut national. Et donc je refuse de m’obséder sur les amis ou les « contre-amis » de Nicolas Sarkozy ; ça m’est égal, c’est la situation du pays qui m’importe. Pour cette situation du pays, il est impossible de gouverner sans faire une action de rassemblement avec les gens qui partageront le diagnostic le plus élémentaire de ce qu’il va falloir faire pour sauver la France.

Hubert Huertas : C’est une union sacrée que vous présentez. Alors est-ce que dans le cadre de cette union sacrée le président de la République actuel continuait à se « bonifier », vous pourriez le rejoindre ?

Vous voyez bien que vous reposez deux fois la même question.

Hubert Huertas : Parce que vous n’y répondez pas tout à fait.

Si. Je ne suis pas là avec l’idée de devenir, pour quelque avantage que ce soit, supplétif du PS ou de l’UMP et de Nicolas Sarkozy, je suis là précisément pour que le pays échappe à la tenaille que je considère comme dangereuse (je choisis le mot le plus mesuré) pour son avenir. Et précisément pour que naisse une autre majorité pour la France et une autre solution politique, parce que ni la majorité de l’UMP et de ses satellites, ni la majorité du PS et de ses satellites, étant donné les options que l’un et l’autre prennent, n’est en situation de répondre à ces questions qui sont angoissantes.
J’ai écrit un livre qui s’appelle « 2012 Etat d’urgence ». Jean Peyrelevade, qui est un penseur indépendant c’est le moins que l’on puisse dire, sort un livre qui s’appelle « France, état critique ». Lisez ce qu’écrit par exemple un homme comme Védrine. De partout, des gens se lèvent pour dire « attention, la situation dans laquelle nous sommes entrés, désormais, est une situation qui n’est plus contrôlable, elle devient hors contrôle ».

Jean-François Achilli : Nous allons évoquer l’un des sujets qui vous tient à cœur, celui de l’éducation.

Benoit Bouscarel : François Hollande, candidat à la primaire socialiste, a fait sensation en cette fin de semaine ; il a proposé la création ou re-création de 60 000 à 70 000 postes dans l’Education Nationale en 5 ans. Il a estimé que cela coûterait sur la durée du quinquennat environ 2 milliards et demi d’euros. Vous François Bayrou qui voulez pour la France la meilleure éducation du monde, vous pensez que c’est la solution ?

Ce qui me navre et me désespère, c’est les bêtises auxquelles conduisent les partis politiques, les primaires internes… Il y a quinze jours, François Hollande, pour qui j’ai de l’estime, se singularisait parce qu’il disait « moi, je ne ferai plus des promesses excessives », et j’en étais heureux. Quand Martine Aubry a dit qu’elle augmenterait le budget de la culture, il a dit qu’il ne voulait pas faire de promesses de cet ordre. Hé bien là, on est retombé dans l’ornière.
Cela conduit, même les plus raisonnables, à perdre le contrôle de la trajectoire.

Benoit Bouscarel : Vous vouliez en 2007 sanctuariser les moyens de l’Education Nationale, ce serait en cohérence avec votre programme.

Non, parce que la situation du pays a beaucoup empiré. Regardez les chiffres ; en 2007, l’endettement était de 60 pour cent, il va atteindre 90 pour cent. 60 pour cent et 90 pour cent de quoi ? 60 pour cent et 90 pour cent de la totalité du travail de toutes les familles et des entreprises françaises pendant une année pleine. C’est ça l’endettement de la France ! C’est-à-dire que le déficit du pays s’exprime de manière simple ; plus de 30 pour cent des sommes que nous empruntons tous les jours, nous sommes obligés d’aller les emprunter. On ne peut pas, dans la situation où on est, se laisser aller à la facilité de penser que l’on va se remettre à créer des postes. Je récapitule le programme du PS : 300 000 emplois jeunes sur fonds publics, retour à la retraite à 60 ans, création d’une allocation générale pour tous les étudiants, augmentation du budget de la culture, création de 10 000 postes de policiers, création de 60 000 postes dans l’Education Nationale… Moi qui ai toujours défendu les moyens de l’éducation, comme citoyen, je suis obligé de tenir un cap qui est celui où l’on ne fait pas des promesses impossibles à tenir. Il serait extremement dangereux, même symboliquement, que l’ont peut en claquant des doigts recréer 60 000 à 70 000 postes ; ça n’est pas vrai, et personne ne le fera. C’est déjà un grand exploit de s’engager à maintenir sur la longue durée les moyens de l’éducation.

Marie-Eve Malouines : Pour être bien claire, vous vous engagez, si vous êtes élu, à garder les mêmes moyens sans les diminuer sur le quinquennat.

Et c’était exactement ce que François Hollande défendait il y a huit jours. J’imagine que la situation n’a pas changé en huit jours, sauf qu’elle a empiré. Mais je ne suis pas dans cette position-là, et je dis : ça sera un très grand effort pour le pays et les responsables politiques de sanctuariser, de garantir sur la longue durée, les moyens de l’éducation, sans qu’il y ait la menace permanente de la suppression de dizaines de milliers de postes.
Par ailleurs, ayant sanctuarisé, je veux dire à tous ceux qui nous écoutent, familles et enseignants : ça n’est pas seulement une question de moyens. C’est une question d’organisation, de but que l’on se fixe, de changement à porter, un de ceux-là que je défends. Par exemple, on pourra mettre des étudiants avec une bourse qui pourraient servir de moniteurs dans les établissements scolaires ; ça ne sera pas une création de postes de fonctionnaires, mais ça sera leur apporter une aide pour faire les devoirs.

Benoit Bouscarel : Cela se fait déjà.

Non, cela ne se fait pas déjà, ça n’est pas vrai. Il n’y a pas aujourd’hui, massivement, des étudiants qui serviront de moniteurs ou de surveillants, ou de tuteurs.

Hubert Huertas : Bénévolement ?

Non, en leur donnant des bourses.
Il y a donc tout à faire en inventant autre chose que des créations de postes qui constituent une pente où l’on ne pourras hélas pas s’engager, quand bien même on le voudrait.
Les amis de Monsieur Hollande en Espagne ont des problèmes qui sont inférieurs aux nôtres (par exemple, la dette espagnole est de 30 pour cent inférieure à la nôtre ou bien nous sommes devenus déficitaires en commerce extérieur par rapport à l’Espagne, vous vous rendez compte ? La production industrielle en Espagne est plus importante que la nôtre). Et pourtant, Monsieur Zapatero a fait voter la règle d’or. Il a dit « avant de partir, puisque je ne vais pas pouvoir me présenter une nouvelle fois, je vais laisser cela à mon pays comme héritage ». Et vous croyez qu’en France, on va pouvoir s’exonérer de tout cela ?
Je suis triste de voir que des mécanismes de politique interne aboutisse à ces dérives, même de ceux qui s’étaient fait une réputation de rigueur.

Jean-François Achilli : Puisque vous évoquez l’Europe, mercredi un rendez-vous important avec la Grèce, l’Union Européenne, la BCE, le FMI ; vont-ils oui ou non faire ce chèque de huit milliards d’euros pour tenter de sortir la Grèce de cette crise, cette Grèce qui ne veut pas de la rigueur ? Peut-il y avoir un scénario catastrophe selon vous ?

Oui, bien sûr, il y a un scénario dangereux devant lequel nous sommes, qui ferait que la Grèce fasse défaut, qui donc ne pourrait plus payer et faire face à sa dette. A ce moment-là, une conséquence très dangereuse se déclenchera ; tous les investisseurs, ceux qui prêtent dans le monde (la dette française, c’est 70 pour cent de prêteurs étrangers) vont comprendre une chose qui jusqu’à maintenant n’avait pas été comprise. Ils vont comprendre qu’une dette en euros n’était pas protégée par l’euro. Donc ils vont se mettre à organiser les emprunteurs tête de pipe par tête de pipe, en regardant lesquels apportent des garanties et lesquels n’apportent pas des garanties. Il y a un certain nombre de prêteurs qui sont déjà mis en cause (l’Italie ou l’Espagne par exemple). Je vous dis que, ce jour-là, pour la France, ce sera une heure de vérité. Parce que l’on découvrira, par l’augmentation des taux d’intérêts, ce qui est la fragilité de notre pays contre laquelle, vous le savez, j’ai mis en gare depuis des années. On découvrira que le niveau de notre déficit primaire (c’est-à-dire le déficit du pays si on ne prend pas en compte la charge de la dette) est très angoissant pour la France. Ceci est une heure de vérité qui oblige les responsables politiques à avoir assez d’honneur, de responsabilité et de sérieux pour dire au pays : « maintenant, nous nous engageons devant vous, et à partir de 2012 ; on va écarter les dérives, au sein de la République (les abus de pouvoirs, les affaires sombres dans lesquelles on vit depuis des années, quelque parti que ce soit), ainsi que les dérives du point de vue des déséquilibres du pays. »

Benoit Bouscarel : Est-ce qu’il ne faut pas attendre les élections présidentielles l’année prochaine pour inscrire une règle d’or dans la Constitution ?

S’il faut le faire, c’est le premier jour qu’il faut le faire ! Il y a une formule admirable d’un homme qui pour moi a joué un rôle essentiel, Georges Bidault, qui a été le président du Conseil National de la Résistance en remplacement de Jean Moulin, alors jeune professeur d’histoire et géographie. Le jour des accords de Munich, toute la presse française applaudit. Georges Bidault, dans un petit journal qui s’appelait L’Aube, écrit un éditorial qui finit par cette phrase admirable : « quand il s’agit de dire non, le meilleur moment, c’est le premier ». Aujourd’hui, ce n’est pas ce type d’horreur qui est en train d’arriver, mais des dangers très importants. Mais la France, dans ses forces politiques, avait dit « écoutez Mesdames et Messieurs du monde et Mesdames et Messieurs les citoyens français, nous, nous allons nous engager ensemble, même si nous allons être en compétition dans quelques jours. Nous excluons les dérapages qui ont conduit à la situation très inquiétante dans laquelle nous nous trouvons ».

Marie-Eve Malouines : Mais il y a un problème en Europe, un problème en Grèce ; la France peut voter la règle d’or demain, ça ne va pas résoudre le problème en Grèce. Alors que dites-vous à Nicolas Sarkozy pour sortir de cette situation ?

Reprenons le raisonnement que j’ai fait devant vous ; un défaut grec entraînera sur la France un changement de regard, alors c’est bien chez nous qu’un problème se trouve. Les affaires de la Grèce, ce sont des problèmes pour la Grèce et des problèmes pour nous. Je propose de régler au moins les problèmes qui se posent pour nous, en faisant le choix d’une politique qui sera la seule politique durable.

Marie-Eve Malouines : Ce n’est donc plus l’Union Européenne la solution ?

La solution est en Europe, mais pour l’instant ils ne la trouvent pas. Le moins que l’on puisse faire, c’est assainir nous-mêmes la situation de la France.

Jean-François Achilli : Est-ce que l’Etat doit entrer dans le capital des banques pour mieux contrôler ce qui se passe ?

Si les banques sont à nouveau placées en situation de déséquilibre tel, j’ai soutenu l’idée que l’Etat prenne une participation dans les banques il y a deux ou trois ans, je la soutiens encore aujourd’hui. Mais ça n’est pas la question principale. La question principale de la France, ça n’est pas les banques ou le système financier international. La question de la France, c’est que nous ne produisons plus.
Pourquoi la France s’endette ? Pourquoi n’y a-t-il pas de pouvoir d’achat ? Pourquoi ne pouvons-nous plus payer les services publics ? Pour une raison très simple : les ressources françaises s’en vont par dizaines et dizaines de milliards par an parce que nous sommes obligés d’acheter plus que nous ne vendons, et parce que nous ne savons plus produire en France. C’est pourtant un pays qui fait des avions, des hélicoptères, des satellites, de la pharmacie ; c’est incroyable que nous en soyons là !
Cette question, pour moi, doit être placée au centre de la réflexion du pays. Sinon, nous irons d’échec en échec, de dettes en dettes, et au bout du compte de faillite en faillite.

Daniel Corsand (en duplex de Pau) : Vous parlez béarnais, quelle politique vous envisageriez pour les langues régionales ? Est-ce que c’est un luxe que l’on peut se permettre ?

Ce n’est pas un luxe, c’est un droit. Les langues régionales font partie de la culture du pays et du trésor culturel du pays. Je sais que beaucoup de gens qui ne les parlent pas n’ont pas ce sentiment et s’interrogent. Mais vous savez, au Japon, le japonais est classé trésor national. Pour moi, en France, les langues de France, qui sont riches et nombreuses, ont besoin d’être transmises autrement qu’à reculons. C’est pourquoi je soutiens à la fois l’idée qu’il y ait des moyens audiovisuels dans toutes ces langues (et en béarnais en particulier), et les écoles que comme vous savez j’ai sauvées en tant que ministre de l’Education en les faisant traiter dans le cadre du contrat avec l’Etat.

Daniel Corsand : Il y a un sujet qui inquiète beaucoup les élus ici en Béarn, mais ce doit être le cas un peu partout en France. D’abord il y a la réforme territoriale qui entraîne la disparition des conseillers généraux dans un an et demi, il y a aussi l’intercommunalité dans le cadre de laquelle les préfets interviennent en ce moment pour obliger les communes à s’unir… Que pensez-vous de cette réforme ? Est-ce nécessaire, indispensable, évitable ?

Je pense que cette réforme est mal inspirée, maladroite et au bout du compte aura des résultats contraires à ce à quoi elle aspirait, pour deux raisons.
Première raison : croire que plus c’est gros, mieux c’est, c’est se tromper. Le « big is beautiful », qui était l’idéologie d’une certaine époque des Etats-Unis, est une erreur, notamment en matière de proximité. En la matière, plus c’est gros, plus c’est loin, et donc plus ça coûte cher, d’avoir à embaucher des fonctionnaires qui font le lien de transmission. Plus c’est gros, plus l’argent s’en va.
Deuxième raison : c’est en plus une très mauvaise idée de l’imposer par le haut, par l’Etat et ses services, qui quelque fois ne connaissent pas la complexité et la nuance de la vie politique locale. Nom d’une pipe, laissez les gens faire ce qu’ils veulent ! Essayez de les inciter, donnez leur des avantages, mais écoutez ce que le terrain vous dit ! Respectez cette idée que les gens exerçant des responsabilités locales veulent les exercer réellement. Les élus sérieux veulent être des responsables de premier rang.

Daniel Corsand : Vous parlez, et on vous parle beaucoup, d’ambitions nationales, mais est-ce que vous avez encore une pensée pour la mairie de Pau ?

J’ai une pensée pour tout ce qui se passe dans la ville de Pau, qui est la ville dont je suis élu depuis longtemps et que j’aime profondément, mais ce n’est pas exactement le lieu de dire ce que je pense de la mairie de Pau au micro de Radio France. Je ne veux pas transformer en polémique toutes les analyses que je fais, mais je trouve qu’il y a un certain nombre d’éléments qui ne correspondent pas forcément à ce que les Palois attendent.

Marie-Eve Malouines : Nous passons maintenant aux questions Twitter qui appellent à des réponses courtes : comment allez-vous financer votre campagne ?

Facilement.

Marie-Eve Malouines : Vous avez les moyens ?

Plus que les moyens. Nous avons l’autonomie financière. Nous sommes les seuls dans l’espace du centre que vous évoquez à avoir les versements d’argent public qui viennent des scores que nous avons obtenus aux élections précédentes. De surcroît, nous avons la maîtrise d’un patrimoine qui garantit tous les choix que nous ferons.

Marie-Eve Malouines : Vous êtes réputé écrire tous vos livres ; combien d’heures de travail pour le dernier ?

J’ai écrit le dernier en dix semaines. Mais ne dites pas « réputé écrire vous-mêmes vos livres » parce que cela signifierait que peut-être quelqu’un les écrit pour moi, et je vous garantis que je n’ai jamais laissé personne écrire mes livres, ni mes discours.

Marie-Eve Malouines : Un de vos amis apparemment dit sur Twitter : « François, tu cherches tout le temps le rassemblement avant une élection, le reste du temps tu lâches tout le monde. Pourquoi ? »

Je n’ai jamais lâché personne. Il est arrivé que d’autres changent d’avis et aillent rejoindre le pouvoir mais pour ma part, personne ne peut dire à ce jour que je l’ai lâché. Mes amis sont mes amis et c’est quelque chose que je ne remets jamais en cause.
J’ai une idée de la politique pas seulement comme une organisation, mais aussi d’une certaine manière comme une famille, et je n’ai jamais manqué à cet engagement-là. Je trouve que la politique est belle quand on la fait en partageant des choses essentielles et pas seulement des ambitions.

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