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Conférence de JP Rioux : La démocratie en version centriste

Conférence de JP Rioux : La démocratie en version centriste

Merci à toutes les personnes qui ont assisté à la conférence de Jean Pierre Rioux donnée à Orléans le 15 février 2011.

« La démocratie en version centriste, d’hier à demain »

Jean-Pierre Rioux a animé la première rencontre de cette nouvelle session de l’Université Populaire, le mercredi 19 janvier, au siège du Mouvement Démocrate.

Cet événement a été l’occasion d’analyser trois mots trop répudiés et pourtant porteurs de démocratie dans notre histoire politique : le centre, le centrisme, les centristes. La réflexion a couvert deux siècles, de la Révolution au « point d’orgue » de la présidentielle de 2007.

Ce cheminement historique a permis d’apporter des précisions sur les valeurs et les pratiques centristes aujourd’hui.

Animateur
M. Jean-Pierre Rioux, Directeur de Vingtième Siècle, revue d’histoire, et auteur de « Les centristes, de Mirabeau à Bayrou », ouvrage édité chez Fayard.

Introduction au propos
Il me semble important d’être un peu au point et d’avoir envie d’explorer davantage ensuite. Après ces quelques minutes je ne vais évidemment pas épuiser le sujet mais il est important d’explorer un peu ce qui a fait la structuration fondamentale du plus grand nombre d’entre nous, et ce qui est encore affiché comme l’espoir du Modem et l’espoir peut-être aussi de tout ce qui, ailleurs, se réclament du centrisme : cette espèce d’idée qu’au fond, dans la structuration actuelle de notre vie politique, telle que nous en avons hérité depuis la Révolution française, que ce n’est pas ainsi que les choses doivent fonctionner.

Le petit livre qui est en appui de ce propos ce soir remonte aux Lumières, je l’ai sous titré « de Mirabeau à Bayrou ». Dans cette structuration là il y a un certain nombre de femmes et d’hommes qui depuis deux siècles se disent : ce n’est pas ainsi que les choses doivent fonctionner.

Et c’est à nous d’injecter dans ce système qui s’est largement bipolarisé, pour dire vite, d’injecter un peu de poil à gratter, de doute et surtout un peu de raison. Voilà le grand argument.

Cet argument est faiblement admis dans l’ensemble du paysage politique français. Vous n’avez qu’à voir avec quelle attention tous ceux qui à gauche considèrent avec un œil tout à fait serein et un peu méprisant, le centre, le centrisme et les centristes. Vous connaissez le mot de François Mitterrand : « il sont ni à gauche ni à gauche » qui est un assez joli mot effectivement. Ne parlons pas du mépris à peine affiché par d’éminents politologues, dans mon livre je me fais un plaisir de rappeler dans chaque chapitre un certain nombre d’aphorismes du grand Maurice Duverger qui a été un grand pontife de la sciences politique française. Pour ne citer qu’une de ses phrasettes : « Toute politique, dit-il implique un choix entre deux types de solutions. Les solutions intermédiaires se rattachent à l’une ou à l’autre. Cela revient à dire que le centre n’existe pas en politique »

Nous pouvons donc stopper la séance : évacuez, il n’y a rien à voir !

Vous connaissez aussi l’aphorisme bien connu d’Alain : « Lorsqu’on me demande si la coupure entre parti de droite et parti de gauche et la coupure entre homme de droite et homme de gauche a encore un sens, la première idée qui me vient est que la personne qui me pose cette question n’est certainement pas de gauche. »

Et même certains centristes, éminents. Par exemple Jean Lecanuet a un mot assez étonnant que vous pouvez citer dans les dîners en ville et les réunions de section : « Nous sommes voués à être le sel de la Terre. Lorsqu’on est la gauche de la droite, on est le sel de la terre, mais quand on est la droite de la gauche, on n’a que des ennuis. » Et je pense même qu’il disait un mot plus fort qu’ennui !

Et même après tout François Bayrou, si ardent défenseur d’un centrisme démocratique et visionnaire, a confessé en 2007 – je cite, car il faut bien s’amuser : « Dans centriste il y a triste ». C’est dans un article de Commentaires de l’été 2007.

Tout en réaffirmant qu’on ne peut pas s’appeler centre et rester du même côté. A tout cela, Raymond Aron répliquait très joliment : « N’être que de droite ou que de gauche c’est être hémiplégique. »A ces petites histoires, ce que je voudrais c’est vous dire quelques mots. Je ne veux pas vous asséner une dissertation sur la démocratie en version centriste, je veux simplement manipuler avec vous trois mots clef : Centre, Centrisme, Centriste. On va tirer de cela le suc démocratique, sans faire un exposé ex cathedra.

Le « Centre » d’abord
Dans mon livre j’ai une formule qui résume à mon sens tout : « centre improbable, centrisme de fait et centriste increvable ». C’est ça le cheminement historique puisque cette affaire a deux siècles, elle date de la Révolution française. Il y a eu des gens se sont dit nous ne serons jamais le marais mais nous pensons que cette organisation des choses à la gauche et à la droite du président de l’Assemblée Nationale peut nous amener à des difficultés dans la gestion de la souveraineté nouvelle que le peuple a acquise dans ce pays.

Ils avaient assez raison dans toutes les suites de la Révolution française, guillotine et terreur comprises.Ce sont au fond des gens qui ont voulu se poster au centre, en voulant être non pas des modérateurs mais des réconciliateurs pour éviter que l’affrontement devienne insupportable et que l’affrontement surtout soit la règle de la Démocratie.Leur mot clef c’est : la Démocratie, c’est à la fois la représentation de la souveraineté populaire et la délibération et non pas l’affrontement, et non pas la bataille de rue.

Alors centre improbable, pourquoi ? Parce que au fond le mot centre s’est imposé au XIXème siècle seulement, au temps où des gouvernements après la révolution au temps de Louis-Philippe, de la Monarchie de Juillet, cherchaient un gouvernement au centre, un juste milieu entre réaction et révolution.

L’âge libéral du Centre : le temps du « juste milieu »
Il y a donc eu un premier âge libéral de cette histoire-là. C’est le temps du juste milieu, d’un juste milieu qui n’a jamais été atteint ou qui n’a pas duré assez longtemps, et la souche libérale est restée présente jusqu’à nos jours dans cette famille politique-là.

« Il s’agit à la fois d’éviter la tyrannie et la confusion », c’est le mot de Guizot. Il s’agit de récuser les extrêmes et de se placer dans une sorte d’éducation permanente de toutes les libertés.

Ces libéraux ont été les plus forts défenseurs de ce que l’on a très vite appelé « les libertés nécessaires à l’exercice démocratique des choses ». Ce sont des libertés qui ne sont pas uniquement politiques qui sont aussi sociales, qui touchent aussi à la liberté d’expression et à toute liberté d’Education.Donc refus des extrémismes, garantie des libertés nécessaires, dépassement du droite-gauche ou du réaction-révolution. Il s’agit de faire de la réforme en continu, au nom de la liberté et, au fond c’est quelque chose qui a été dit dès la Révolution française : l’idée qu’il y ait au centre « un grand ministère de réconciliation », disait Daunou. Parce que c’est par la réconciliation, pensent-ils, que nous allons faire œuvre pleine d’émancipation humaine au nom des principes de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 ; c’est par cette réconciliation de l’homme avec lui-même – il y a toujours la personne humaine au centre de tout cela – c’est par cette réconciliation là que nous allons finalement faire œuvre vraie de liberté.

Dans cette famille-là, certains pourront le voir dans le livre, il y a eu de très grands théoriciens de tout ça, il y en a un bien connu – et je pense que L’ami Jean-Claude Casanova nous en parlera quand il viendra – c’est évidemment Alexis de Tocqueville. Mais au XIXème siècle, vous avez aussi deux autres personnages majeurs qui sont peu lus et peu connus aujourd’hui et qui sont Benjamin Constant, qui en a été le vrai théoricien, et peut-être aussi et surtout Guizot, lui qui malgré tous ses malheurs ministériels que vous savez – il a été chassé –, dans cette recherche du juste milieu Guizot a rajouté quelque chose qui est capital pour nous : vous connaissez peut-être la formule qui lui a été si souvent reprochée « enrichissez-vous », ça traine dans tous les cours et manuels d’histoire.

La formule est tout à fait incomplète et prononcée comme cela elle est fausse car avant de dire cela, Guizot dit quelque chose d’autrement plus important et qui colore aussi le « enrichissez-vous », il dit aussi, il dit surtout « éclairez-vous ! »Ca c’est la recherche du juste milieu. Si vous éclairez en continu, et bien vous vous poserez en personnes humaines actives et dignes d’accueillir et de promouvoir toutes les libertés nécessaires et ainsi vous vous enrichirez de toutes les manières et pas uniquement financièrement. Ce qui ne les empêche pas d’être des agents très actifs du libéralisme économique et du développement des affaires et même des bonnes affaires bien entendu.Donc ces gens-là n’ont pas pu installer ce centre, ce juste milieu dont ils rêvaient.

L’âge gouvernemental : faciliter la constitution de majorités inédites
Par contre les choses sont devenues plus simples dans ce que j’appelle l’âge gouvernemental, l’âge du centrisme actif, à savoir sous la IIIème et IVème République. Il a donc fallu attendre 1875 à peu près pour que des gens qui se posaient au Centre aient pu participer activement, au temps de Jules Ferry par exemple, à l’installation et au développement de la République avec toutes les libertés nécessaires en prime.

Enfin il y a un troisième âge dont je vais dire un mot tout à l’heure qui est l’âge présidentiel.

Parce qu’il y a eu un âge gouvernemental sous les deux républiques (IIIème et IVème), parce que ces centristes ont participé victorieusement je vous dispense des noms de partis cela n’a plus aucune importance, à ce qu’ils appelaient la « concentration républicaine ».Comment on fabrique de nouvelles majorités en étant des facilitateurs dans l’affrontement droite-gauche. C’est au moment ou droite et gauche s’imposent dans la tête des électeurs, quelque part vers 1900, que l’âge du centre se termine.On passe à l’âge du centrisme actif parce qu’il y a des gens à la chambre des députés et au sénat, des élus, qui sont capables de forger, d’être les facilitateurs de coalitions nouvelles et d’évolutions nouvelles, qui sont capables de remettre la balle au centre, de relancer la machine en étant des facilitateurs de majorité inédites jusque-là.

L’âge présidentiel du Centre : la Vème République
Après il y a un troisième âge de tout ça. Le mot centre se disloque surabondamment, et nous en avons les spectacle aujourd’hui, c’est ce que j’appelle l’âge présidentiel, la Vème République.D’abord par sa nature présidentielle et bipolaire. Par nature – et on en parlera dès la prochaine séance avec Jean Garrigues – elle est un monde bipolaire qui dérive vers le bipartisme, vous le savez comme moi par ses modes de scrutin, et qui est une machine à broyer du centre, à prendre en étau cette famille qu’elle dévalorise et qu’elle lamine, et n’en fait au fond qu’une force d’appoint.C’est là tout l’enjeu.

Voilà pour Centre, cette espèce de mot qui n’a pas pu s’imposer entre droite et gauche, qui n’a jamais pu historiquement accoucher d’une force autonome, d’une troisième voie ou d’une troisième force suffisamment forte pour éliminer soit l’une soit l’autre, mais qui n’a été qu’une force d’entraînement pour remettre la balle au centre.

Le « Centrisme » ensuite : un centrisme de fait
Parce que notre fonctionnement de la démocratie depuis 1789 et surtout depuis l’âge républicain, depuis la IIIème République – la seconde République c’est beaucoup plus compliqué – laisse place toujours à ce que j’appelle un centrisme de fait. Parce que et c’est le mot absolument admirable de Jean-Claude Casanova : « puisqu’on finit toujours au centre, pourquoi ne pas commencer par là », ce qui est assez juste !Bref il y a toujours place dans les organismes de gestion de nos républiques pour une solution qu’on peut appeler le centrisme.

Il y a un moment où dans le rapport à l’électeur, dans le jeu des majorités et des oppositions, dans le jeu des coalitions partisanes, il est toujours nécessaire d’avoir une sorte de point ou de dénominateur commun quelque part vers le centre ou vers des forces qui s’intitulent centristes pour fabriquer de nouvelles coalitions de gouvernement, pour sans cesse fabriquer des majorités de gouvernement.Le grand âge de ce centrisme de fait c’est évidemment la IIIème République en termes de concentration républicaine, en termes de renouvellement des majorités.

Et il n’y a donc pas eu structurellement place pour un centre organique dans le fonctionnement de la démocratie en France, uni et capable à lui seul de faire l’entraînement. Mais cette démocratie à la française, à la différence de la britannique ou de l’américaine a toléré et a pu parfois souhaiter qu’existe et que s’active une sorte de centre fonctionnel, un centrisme de fait, pour dénouer une situation critique, former une nouvelle majorité, relancer l’initiative politique et au fond reformuler l’équation très compliquée au nom des droits de l’Homme et de l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Homme, cette fichue souveraineté qu’on donne au peuple mais qui revient à la nation et qui ensuite s’organise sous une forme politique toujours à chercher.

Donc c’est une idée très centriste que je vais vous dire dans quelques temps.Ce centrisme est donc là pour dénouer une situation critique, relancer l’initiative, pour reformuler cette espèce d’équation qui hante les centristes, l’équation entre la souveraineté du peuple et la représentation.

Ca fait une famille politique qui a toujours été plus que favorable à la démocratie dite représentative, et au centre se sont constamment amalgamées des dynasties, des quantités d’élus qui ont pris à bras le corps cette question : qu’est ce que je représente, comment je représente et avec quel effet politique économique social culturel dans ma circonscription ?Ce qui fait que le centre est peut-être devenu – et je crois que c’est une différence vraie avec la droite comme avec la gauche – il est devenu une famille politique qui a eu une sorte de formidable « coquetterie politique » à fabriquer d’excellents élus – s’il y en a dans la salle, je le dis comme je le pense ! Parce qu’ils ont toujours au cœur cette idée oui la souveraineté est une chose mais comment je la représente, comment je l’assume et qu’est ce que je rends à mes électeurs ?Cela, si vous grattez bien à droite et à gauche, vous ne le trouvez pas toujours pour dire les choses méchamment.Voilà en gros pour Centrisme.

Je rappelle quand même l’horizon de ce mot de Jean-Claude Casanova que je cite exactement : « si on finit toujours par se recentrer, pourquoi alors ne pas commencer par là ? » une boutade, mais elle est amusante.

Les « Centristes increvables »
Centre improbable, centrisme accepté tacitement, sur le coup des urgences des nécessités, des impératifs politiques. Dans tous cela je crois que les vrais agents ont été les centristes eux-mêmes.Et là c’est quelque chose qu’il faudrait regarder d’un peu plus près que ne l’ont fait les historiens jusqu’ici. Car nous manquons de beaucoup de travaux : qui ont été toutes ces femmes et ces hommes, qui ont été tous ces gens, tous ces élus dont je viens de parler à l’instant ?Nous ne sommes pas très au point, nous les historiens, sur cela et en tout cas, il y a un déficit certain de travaux par rapport à la gauche et à la droite.

Alors je reprends là maintenant la question des familles. Je pense, sur le fond, que les centristes ont survécu alors que l’affichage du droite-gauche était acquis, alors que la Vème République était en place et a aggravé tous les mécanismes d’élimination ou de laminage.Ils ont survécu parce qu’il sont probablement la seule famille politique qui ait conservé toujours un mélange des origines et des racines.

Il y a trois courants.
Les Libéraux : un espoir émancipateur porté par les descendants du « juste milieu » Les Libéraux, cités tout à l’heure, qui ont entretenu des rapports avec des frontières assez poreuses avec ce que René Rémond appelle la droite orléaniste – vous savez René Rémond séparait, c’est devenu un nec plus ultra de la science politique, une droite légitimiste, une droite bonapartiste autoritaire et une droite orléaniste qui colle assez bien avec un certain nombre de gens du juste milieu dont je parlais tout à l’heure.

Là, ce courant libéral des centristes a toujours eu des relations assez poreuses avec la droite libérale orléaniste. Exemple classique et parfait : l’âge du giscardisme, c’est une offre de cette droite, appelons la orléaniste, par Giscard d’Estaing, qui n’avait qu’une ambition, disait-il, de « gouverner au nom du groupe central » et qui donc a fait l’offre au centrisme encore en état de marche à l’époque, et ça a donné l’UDF en 1978. Et ça n’a pas décramponné jusqu’en 2002-2007 si on peut le dire comme ça.

Voilà le courant libéral qui est quand même un mélange important de modération, de confiance dans le libéralisme politique avant tout et pas comme on le dit aujourd’hui de simple confort dans le libéralisme économique.

La définition actuelle du libéralisme qui est fausse. Le libéralisme est d’abord politique, tout en étant économique bien entendu ensuite. Il y a beaucoup de modernisme social chez eux. C’est un monde qui a été peuplé, archi peuplé par des professions libérales, par des entrepreneurs, par des chefs d’entreprises, par des gens d’argent, et je dirais d’argent honorablement gagné. Ils ont toujours voulu associer la liberté de marché dans la bonne gestion de l’Etat de Droit.Ils ont ainsi voulu porter un espoir émancipateur. Et ils ont surtout été vraiment des parlementaires dans l’âme parce qu’ils sont les descendants du juste milieu. Ils ont confiance absolue dans la délibération. Le meilleur lieu de délibération c’est le Parlement parce que c’est au Parlement qu’on a la meilleure adéquation entre souveraineté et représentation, c’est le lieu.

Les radicaux : une modernité rénovatrice conduite par une doctrine sociale libérale Vous avez une autre famille dont je ne dis qu’un mot mais elle est importante, ce sont les dissidents, ce sont les radicaux, une partie des radicaux – et vous savez combien ça a été criant sous la Vème République quand les radicaux se sont divisés entre radicaux de gauche qui acceptent l’union de la gauche version Mitterrand, et radicaux valoisiens qui sont restés à la maison, rue de Valois, et dont la descendance s’appelle Borloo aujourd’hui.Vous avez des radicaux dits réalistes qui ont été en position centrale sous la IIIème République, dans l’entre deux guerres jusqu’en 1940, et qui ont souvent fait alliance avec des dissidents de la social-démocratie ou de la gauche sociale-démocrate sur des marches de la SFIO puis du Parti Socialiste.

Il y a là une famille qui a eu ses grandes heures, je pense au temps de Jean-Jacques Servan-Schreiber, au temps des réformateurs. Et tous ces radicaux-là ont su faire alliance avec des centristes pendant quelques années importantes et ils ont constamment alimenté toutes les mouvances et toutes les formations centristes.Ils y ont apporté beaucoup parce qu’ils ont apporté une espèce de très forte exigence laïque qui n’était pas si évidente au départ chez les libéraux. Ils ont apporté un souci très vivace de modernité rénovatrice – relisons Jean-Jacques Servan-Schreiber –, le projet réformateur ce n’était pas rien. Et ils ont beaucoup apporté parce qu’ils sont restés des descendants assez fidèles de ce que sous la IIIème République on appelait le « solidarisme », au temps de Léon Bourgeois et quelques autres.Il y a eu une doctrine sociale libérale, contre les socialistes bien sûr, mais une doctrine d’émancipation républicaine et sociale qui a été une œuvre qu’on redécouvre aujourd’hui. Il y a de nombreux travaux qui réexpliquent que ce solidarisme là, ces « fraternités rad-soc » n’étaient pas si ridicules que ça et qu’elles ont fait beaucoup pour peupler ce pays de dispensaires, de crèches, de future HLM, etc…

La mouvance démocrate-chrétienne : un projet d’épanouissement de la personne humaine, un projet de civilisation La troisième famille qui est devenue de plus en plus la plus importante, c’est bien entendu la mouvance démocrate-chrétienne issue de Marc Sangnier, issue du Sillon, et qui conserve une force telle, dans toutes les mouvances et formations du centre, que – là Jean Garrigues en reparlera probablement dans la prochaine séance – au fond les démocrates-chrétiens, dans la famille centriste, ont été par des sursauts de l’Histoire tout à fait inattendus – au fond peut-être que la démocratie chrétienne dans ce pays, d’abord il n’y en a pas, il n’y a pas pu y a voir un parti démocrate-chrétien dans ce pays comme en Allemagne ou ailleurs car nous sommes en régime de séparation de l’Eglise et de l’Etat d’une part, et surtout parce que le ralliement des Catholiques à la République ne date que de la fin du XIXème siècle. Il y a un siècle de digestion de la Révolution française, de la déchristianisation, qui fait que nous ne sommes pas comme dans une situation allemande ou italienne.

Donc cette mouvance démocrate-chrétienne, au fond, s’est imposée politiquement – il y avait de toutes petites formations dans l’entre deux guerres : le PDP était un tout petit parti très actif qui a formé des élites d’excellence – et puis au fond le boostage historique ça a été la Résistance. On ne dit jamais que les successeurs de Jean Moulin à la tête du Conseil National de la Résistance, c’est Georges Bidault, c’est un de ces petits du PDP, démocrates chrétiens un prof d’Histoire qui écrivait dans l’Aube avant guerre, qui a succédé à Jean Moulin.Là ça a donné à la formation démocrate-chrétienne de la libération, le Mouvement Républicain Populaire – MRP –, une force historique considérable, il a été le premier parti de France à la libération. C’est dans ce sillage-là qu’ensuite on a pu décliner comment ils sont devenus le courant le plus original, le plus incisif et le plus déterminant chez les centristes jusqu’à nos jours, via le PDP avant-guerre, MRP depuis 1944, Centre Démocrate en 1966 puis CDS en 1976, etc… et vous en avez sans arrêt.Avec là aussi une obsession pas encore réalisée mais qui vient de Jean Lecanuet et qui trotte encore, vous le savez ô combien, dans l’esprit de François Bayrou : l’idée qu’il y a peut être à réexaminer sans cesse l’idée d’un parti démocrate majoritaire.

Il y a peut-être sans cesse à réexaminer cette idée-là dans des conditions à déterminer, surtout sous la Vème République. Mais au tréfonds il reste chez eux l’idée qu’il faut d’abord un vrai projet de respect et d’épanouissement de la personne humaine, qu’il faut un projet de civilisation. Cette mouvance ne craint jamais de prononcer le mot civilisation, comme elle ne craint jamais de prononcer le mot famille. Un projet de civilisation « fondé sur la liberté – je cite Lecanuet –, la solidarité, la responsabilité et l’épanouissement des personnes ».C’est donc autour de ce pôle original là que le dynamisme s’est maintenu, le dynamisme de ce centre impossible, de ce centrisme de fait et de ces centristes increvables, c’est jusqu’à nos jours. Avec tous les problèmes que ça pose pour l’avenir, si la source chrétienne de cela est tarie ou se tarit.

Finalement, au bout du compte, centre, centrisme, centriste, je vous ai fait ça à la hache ! Ca demanderait à être réargumenté, surtout illustré avec des visages, mais j’en ai mis quelques uns dans le livre.

Qu’est ce qui caractérise leur démocratie finalement ?
Je crois qu’ils restent fidèles à ces quatre mots-clefs : Liberté, Equité, Solidarité, Réconciliation.

Première ambition : faire progresser le consentement démocratique Ils ont une première ambition, c’est faire progresser ensemble la règle de Droit et l’Etat de Droit, et le consentement démocratique. La règle et le consentement, voilà le tréfonds.Pour exercer du mieux possible la souveraineté politique depuis 1789 dans ce pays, il faut d’abord la défense des libertés et du droit, il faut la défense de la représentation nationale. C’est le mot formidable de Condorcet : la démocratie comme « volonté commune dans une pluralité convenue », ça c’est la règle, parce qu’il faut constamment que la défense des libertés et du droit, de la représentation nationale soit assortie de l’émancipation de la personne humaine, du progrès social et au fond de la culture pour tous.Avec le secret et le credo qui est que la Démocratie c’est la délibération. Ce n’est pas l’affrontement, ce n’est pas le bloc à bloc ; parce que si vous êtes majoritaires, vous risquez d’être minoritaires demain et la majorité c’est aussi le respect de la minorité. Et ça c’est tout à fait singulier, original dans le paysage politique français.

Voilà la première ambition : progressons en faisant respecter la règle de droit et l’exercice constitutionnellement prévu des libertés, de l’Etat de droit, du Parlement. La séparation des pouvoirs est un thème absolu.

Ils sont pratiquement les seuls à avoir dit jusqu’au bout : ne nous contentons pas d’une autorité judiciaire, cherchons à établir un véritable pouvoir judiciaire dans ce pays. Ils ont eu des tripotées de professeurs de droit les plus éminents qui ont constamment dit ça. Ils disent : on n’est pas en République vraiment si on n’a pas de pouvoir judiciaire.

Deuxième ambition : une vision girondine de l’exercice de la souveraineté Deuxième ambition, je crois qu’il s’agit, et ça depuis deux siècles, de rapporter étroitement et continûment la souveraineté politique à l’évolution de la société et à l’évolution d’une société qui est toujours – et ça ils le pensent dur comme fer – en lutte contre ce que l’on pourrait appeler le jacobinisme ou le centralisme qui la bloquent et qui dénient à la société le droit de respirer assez librement, et de s’émanciper elle-même aussi.

Là, contre le principe d’unité forcenée, contre le principe de la béquille d’Etat sur toutes les questions, ils sont restés assez girondins, très soucieux des collectivités locales et de leur rôle, et de leur capacité à prendre des initiatives et pas seulement à recevoir des déconcentrations et des décentralisations, moyennant finance d’ailleurs, tous les élus savent ça.Il y a là une famille qui a été la plus constante sur cette question-là : ce pays ne sera pas exclusivement géré en termes de gestion parisienne, en terme de déni du rôle actif des collectivités locales, etc… Prenez le chassé croisé de la droite et de la gauche sur des questions comme la régionalisation, elle est de droite au XIXème siècle, elle devient de gauche au XXème. Eux, n’ont jamais varié sur ça.

Troisième ambition : trouver le meilleur point d’application des politiques par le principe de subsidiarité Ca c’est aussi important que les deux premières. J’appelle ça la subsidiarité à tous les étages. Il s’agit de chercher à quelle échelle spatiale et administrative les ambitions politiques et sociales trouveront leur meilleur point d’application. C’est chercher l’ancrage de la variable réformiste. Il ont toujours été, je le répète, girondins de souche, ils ont toujours voulu que l’on pianote sur l’ensemble du jeu des échelles, de la commune au monde entier, en passant par la région, le département, la région, l’État nation bien entendu, arrive l’Europe, force décisive après-guerre bien sûr pour cette famille, et l’universalisme, le monde entier.Autrement dit, ils sont, dans les familles politiques, ceux qui ont toujours cherché à conjuguer le proche et le lointain, en restant très soucieux d’abord de réconciliation au point le plus simple qui s’appelle la commune, le département ou la région. Ils ont été très soucieux des cultures régionales, de parlers régionaux – on ose à peine dire ça après François Bayrou nous ayant apostrophés tout à l’heure en langue française et non pas béarnaise, mais c’est quelque chose de très important dans cette famille-là.

Il s’agit donc de trouver le lieu d’application géographique où les choses auront à la fois leur application la plus forte et la plus efficace, la plus probante pour tout le mondeQuatrième ambition : émanciper la personne humaine par l’Education, proposer une insurrection de l’Intelligence Et quatrième chose, cardinale car on la retrouve depuis Condorcet ; on ne la retrouve ni à droite, ni à gauche. Je n’en dis qu’un mot mais cela mériterait plus : mettre l’instruction, mettre la formation, mettre l’innovation et mettre la culture en effervescence chez toutes les personnes qui constituent la souveraineté nationale. Tout ce qui constitue l’émancipation de la personne.Il y a dans tous les individus alors que les Droits de l’Homme considèrent les hommes comme des individus, eux ajoutent que chaque individu est une personne. Et là, le tréfonds est chrétien bien entendu.

Mettre l’instruction, la formation, la culture en effervescence – je dis bien effervescence, et là vous prenez toute la lignée de Condorcet à Jules Ferry, vous trouvez des gens qui ont toujours navigué au centre avec cette ambition-là : proposer, je le crois, une espèce d’insurrection permanente de l’intelligence et de l’initiative contre tous les désespoirs et contre tous les égoïsmes sociaux, contre toute la misère civique et morale.Là au fond, ils ont toujours trouvé le brave Guizot avec le « éclairez-vous » en tête, avant même « enrichissez-vous ». Au fond c’est ça et ce n’est pas un hasard si au Modem on a accouché d’un projet « humaniste » : c’est l’ancrage dans l’humain qui reste chez eux une espèce d’idée fixe et qui vient de très loin, on pourrait voir d’où, mais ce serait une autre séance.

Voilà en tout cas ce que je voulais tenter de vous dire en pianotant sur ces trois notions que sont centre, centrisme et centriste.

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